Journal du Jeudi N°1200 du 18 au 24 septembre 2014


RCI la réconciliation à très petits pas...

Il aura fallu trois longues années d’une interminable attente pour que la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation (CDVR) de Côte d’Ivoire, créée en 2011 pour redessiner le vivre-ensemble, tienne enfin son forum. Pour autant, le pari réconciliation est loin d’être gagné...

Plombée pendant longtemps par des suspicions, accusée de se hâter lentement et quelque peu handicapée par un climat sociopolitique presque toujours tendu, la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation (CDVR) de Côte d’Ivoire n’a pas réussi à gérer rapidement le vaste chantier de la réconciliation postcrise sociopolitique et électorale qui a dévasté le pays. Préoccupation urgente des nouvelles autorités ivoiriennes, le défi de la réconciliation devait aussi servir de pierre angulaire d’une nouvelle vision politique, qui travaille à tourner la sombre page de la guerre. Certes, il fallait du temps pour baliser le terrain et amener victimes et bourreaux à exorciser leur mal, mais tout de même!
Mieux vaut tard que jamais, le bal des témoignages a finalement commencé depuis le début de ce mois de septembre. Ces audiences publiques des victimes du début du multipartisme dans ce pays, en 1990, jusqu’aux violences postélectorales de 2010-2011, devraient voir défiler, pendant deux mois à Abidjan, la capitale économique, «une centaine de victimes issues de différentes régions et ethnies du pays - et quelques bourreaux -, sur les 63 000 auditionnées». Et on a déjà enregistré des récits pathétiques, comme celui de cet homme originaire de l’ouest du pays, qui a raconté les tensions entre communautés, sa fuite, la perte de plusieurs proches, tués, les blessures subies. Avec, à la fin, ces mots lourds de sens: «On me dit parfois qu’il faut oublier. On ne peut pas oublier... mais on peut pardonner.»
Pardonner! Le mot est lâché. Et venant d’une victime qui porte encore, qui portera toujours le poids de cette amertume, cela est certainement louable. La victime consent à... pardonner, et c’est tout le sens de la mise en place de cette commission, inspirée du modèle sud-africain de la période de l’apartheid. «Nous voulons que la nation tout entière se voie dans ces témoignages. Qu’ils révèlent aux Ivoiriens l’indignation, la répulsion, et qu’ils suscitent le rejet définitif de la violence», a indiqué le président de la CDVR, Charles Konan Banny. Si cette commission n’a pas le pouvoir d’amnistie, les audiences publiques engagées devraient à tout le moins fonctionner comme une catharsis nationale pour apaiser les rancœurs et réinventer le vivre-ensemble.
Mais déjà, ce qui aurait dû fédérer les communautés ne suscite guère l’engouement populaire qu’on était en droit d’en attendre. «Les audiences publiques sont trop sélectives. Cela échappe aux Ivoiriens alors que l’objectif est de parvenir à la réconciliation», s’indigne Yacouba Doumbia, président du Mouvement ivoirien des droits humains (MIDH). En fait, explique un expert de la justice transitionnelle, «le choix du lieu est absurde. La CDVR paie un prix exorbitant pour cela. C’est malheureux!» Malheureux en effet d’avoir choisi de tenir ces audiences d’une importance nationale capitale dans un auditorium minuscule, qui ne peut accueillir plus de 50 personnes, au sein du très chic Ivoire Golf Club, «un complexe fréquenté par la haute société abidjanaise pour sa piscine olympique et son parcours de golf». Quel dommage!
La CDVR devrait rapidement revoir sa copie et corriger au plus vite ces erreurs de management pour donner à ces audiences publiques, et donc à ce forum, tout son sens d’exorciste des turpitudes d’hier, au moment où, justement, une nouvelle élection présidentielle montre déjà le bout de son nez, avec les difficultés et des dissensions que l’on sait...