Journal du Jeudi N°1196 du 21 au 27 août 2014


Recouvrement post mortem

Les Etats-Unis vont saisir un demi-milliard de dollars détourné par l'ancien dictateur nigérian Sani Abacha. Ça n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan de malversations des «hommes forts» des dictatures africaines. La traque des biens mal acquis continue...

Le 7 août dernier, le département américain de la Justice annonçait avoir obtenu le droit de saisir une partie de la fortune du général Sani Abacha qui fut à la tête de la junte nigériane jusqu'en 1998. Les Etats-Unis peuvent même traquer cet argent à l'étranger, pourvu qu'il soit clairement le fruit de la corruption et qu'il ait transité d'abord par le système financier américain. Ce sont exactement 480 millions qui devraient être récupérés sur des comptes bancaires de l'île anglo-normande de Jersey, mais également d'Angleterre, d'Irlande et de France. Washington a toujours en ligne de mire 148 autres millions de dollars déposés en Grande-Bretagne.
C'est environ une génération après les méfaits du clan Abacha que la saisie des sommes détournées est annoncée et rien ne permet d'évaluer aujourd'hui le temps qu'il faudra pour que les Etats-Unis prennent réellement possession des fonds et les rendent au Nigeria. Quant aux sommes dont il est question, il est évident qu'elles ne représentent que la partie émergée de l'iceberg détourné par l'ancien dictateur. Au milieu des années 90, la razzia dans les fonds de la Banque centrale du Nigeria était systématique, sous couvert de prétendus «impératifs de sécurité nationale». Le cash coulait à flots au sommet de l'Etat, alors même que le carburant venait à faire défaut dans les stations-service de ce pays pourtant producteur de pétrole. Au total, ce sont deux milliards de dollars que le général-président aurait détournés, dont 800 millions échoués en Suisse.
Le Nigeria n'est pas un cas isolé. Si son histoire illustre les ponctions dans l'Afrique anglophone, celle de la Tunisie démontre que l'Afrique blanche n'est pas en reste. Le magazine américain Forbes estime la fortune de Zine el-Abidine Ben Ali à 5 milliards d'euros. Depuis la chute de l'ancien président, des associations comme Transparency International ou l'ONG Sherpa militent pour le retour de ces fonds mal acquis vers le budget tunisien. Mais les procédures sont longues et complexes, quand bien même des structures publiques soutiennent la société civile. En France, par exemple, l'organisme anti-blanchiment Tracfin peut faire des requêtes administratives auprès des banques, sans obtenir automatiquement, au-delà de 48 heures, le gel d'avoirs suspects.
Quand les sommes incriminées ne s'évaporent pas, elles ne prennent pas toujours la direction souhaitée. C'est l'Afrique noire francophone qui, cette fois, édifia sur ce point. En 2008, une décennie après le décès de l'ancien président zaïrois Mobutu Sese Seko, la Suisse annonçait qu'une partie de ses avoirs - 5,2 millions d'euros - serait rapatriée vers la République démocratique du Congo. Mais pas dans les caisses publiques congolaises. Dans les poches de la famille Mobutu. Les autorités suisses n'avaient plus le droit de bloquer les fonds, sauf à obtenir une requête formelle du gouvernement congolais. Mais le régime de Kinshasa n'aurait pas répondu favorablement à une demande de la ministre suisse des Affaires étrangères, peut-être parce que Nzanga Mobutu, fils de l'ex-dictateur zaïrois, occupait le poste de vice-Premier ministre chargé des... «Besoins sociaux de base». Le pouvoir avait-il décidé de fermer les yeux au nom de la réconciliation nationale? Ou suggérait-il qu'un maréchal pouvait honnêtement accumuler 5,2 millions d'euros au cours de sa carrière? Certaines sources évaluent la fortune de Mobutu à près de 2,7 milliards d'euros.