Journal du Jeudi N°1273 du 11 au 17 février 2016


Polémique sur les "kogl-wéoogo": le droit bourgeois à l'épreuve du droit populaire

La polémique sur les associations «kogl-wéoogo» continue de défrayer la chronique. Le 4 février 2016, le ministre de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et de la Sécurité intérieure (MADSI) avait, au cours de sa rencontre avec la presse, reconnu le rôle joué par ces groupes d’autodéfense mis en place par les populations rurales pour se protéger contre les attaques des bandits. Il n’a pas exclu de travailler avec ces structures pour l’avènement d’une meilleure sécurité.

Mais en début de semaine, un autre son de cloche s’est fait entendre au niveau du comité intersyndical des magistrats. Par déclaration, les magistrats ont traduit leur «inquiétude grandissante» sur ces structures qui, face au danger, ont décidé de prendre en main leur destin sécuritaire. Ils s’insurgent en même temps contre les pouvoirs publics dans leur volonté de reconnaître lesdites structures, non sans avoir par ailleurs réclamer leur démantèlement.
Dans l’esprit de la République, il est de bon aloi de comprendre que l’Etat de droit a ses principes et ses instruments classiques et que la justice doit nécessairement procéder de ceux-ci. Ceci afin de faire l’économie de certains dérapages de nature à remettre en cause l’Etat de droit. Et vu sous cet angle, on peut reprocher à ces associations «kogl-wéoogo» un certain nombre de glissements ou d’exactions.
Pour le reste, il apparaît naturellement injuste que, sous prétexte de purisme juridique, on dénie ce droit primaire aux populations de s’organiser pour contrecarrer les malfaiteurs. C’est une question d’instinct de survie et de légitime défense face à des individus qui n’ont cure du droit et de la justice. Une des facettes de la réalité est que c’est parce que les pouvoirs, y compris la justice, ont souvent échoué ou démissionné que les populations se sont vues dans la nécessité de prendre leurs responsabilités pour se défendre.
Ce n’est guère mauvais de reconnaître la contribution des «kogl-wéoogo» dans la lutte contre le grand banditisme dans certaines zones de l’Est et du Sud (pour ne citer que celles-là). Grâce à leur entremise, à leur sacrifice, les bandits ont cessé d’écumer dans certaines localités. Ce travail de traque des malfaiteurs fait en amont permet, bien entendu, aux forces de défense et de sécurité de réussir leur travail en aval. C’est une collaboration que l’on doit encourager pour espérer réussir la lutte contre l’insécurité avec tous ses tentacules.
Dans cette logique, il est difficile de comprendre que les magistrats réclament le démantèlement pur et simple des structures d’autodéfense en question. Il aurait fallu qu’ils demandent leur encadrement, leur formation, afin de mieux les employer dans les stratégies sécuritaires des institutions républicaines de sécurité. Assurément, les tribunaux populaires organisés par les «kogl-wéoogo» ne sont légaux. C’est peut-être à ce niveau que s’origine la «jalousie» et l’ire des magistrats contre ces structures qui violent leur domaine de compétence. Mais cet aspect n’est pas généralisé car tous les «kogl-wéoogo» ne le font pas systématiquement.
En tous les cas, on peut dire que cette justice populaire à laquelle se livrent certaines associations manifeste la méfiance que les Burkinabè ont de façon globale vis-à-vis des institutions judiciaires et de sécurité. D’autre part, c’est un défi lancé à tous ces organes républicains dans l’exercice de leurs missions. C’est sûr que si celles-ci sont bien menées, la sécurité deviendra une réalité vivante et le peuple en confiance n’aura pas à créer des structures informelles pour se sécuriser ou se rendre justice.