Journal du Jeudi N°1241 du 2 au 8 juillet 2015


Gabon: dehors, vous tous!

Affaire de carte de séjour-là, c’est toujours aussi corsé sur le continent, dè! Alors que la Côte d’Ivoire était décriée pour cette chose hier, c’est le Gabon d’Ali Bongo Ondimba qui s’illustre dans l’expulsion-mania. Oublié l’enfer libyen autrefois critiqué pour l’anti-noirisme affiché de certaines peaux blanches. Bateaux ou pas, vous avez intérêt à montrer des papiers clean si l’envie vous prend de débarquer en terre africaine non libre du Gabon...

Certains esprits chagrins diraient sans doute: «C’est bien fait pour eux! Ils n’avaient qu’à ne pas s’aventurer dans cette galère!» Pourtant, depuis que le monde est monde, le mouton cherche toujours à aller brouter là où les herbes sont plus vertes. Les âmes pieuses ne manqueraient d’ailleurs pas de réciter notamment le deuxième verset du psaume 23 (L’Eternel est mon berger, cantique de David), croyant profondément que dans cette odyssée vers l’inconnu, «Il (Dieu) me fait reposer dans de verts pâturages, Il me dirige près des eaux paisibles». Manque de pot pour nombre d’Africains, le Gabon n’aura pas été ni vert pâturage, ni berge d’eau paisible.
En effet, c’est par vagues successives que le Gabon a renvoyé à leurs terres d’origine Burkinabè, Maliens, Ivoiriens, Sénégalais et autres, qui croyaient passer par là pour gagner des contrées plus «eldoradoniques». Raison invoquée: défaut de carte de séjour! De quoi décupler la rage du reggaeman ivoirien Ismaël Isaac qui s’était déjà insurgé contre l’instauration de ce papier dans l’une de ses chansons. Les 74 Maliens expulsés du Gabon et arrivés à Bamako samedi dernier chantent encore sans doute en chœur avec Ismaël Issac: «Mais pourquoi carte de séjour pour mes frères noirs en Afrique? Je ne suis pas d’accord, (car) Guinéens, Maliens, Gambiens, Libériens, Sierra-Léonais, ce sont nos parents, ce sont (tous) des Blacky...»
Ainsi, au moment où tout le monde se cherche sur le continent, les Sénégalais refoulés de Libreville - la capitale gabonaise pas si libre de ça - poireautaient encore le week-end dernier à Cotonou, au Bénin, point de chute de tous ces damnés de l’aventure, renvoyés à tour de bras par le gouvernement d’Ali Bongo Ondimba. Mais, foi du directeur général des Sénégalais de l’extérieur, Sori Kaba, les fils de Lat Dior retrouveront leur mère-patrie cette semaine. Peut-être y sont-ils déjà. En tout cas, neuf Ivoiriens dans la même situation ont, eux, retrouvé leur Eburnie natale. Accueillis par les autorités gouvernementales, ils ont reçu un kit comprenant «une enveloppe symbolique de 100 000 F CFA, des vivres et non vivres».
Plusieurs des rapatriés, pourtant en règle, ont été raflés et embarqués manu militari parce qu’ils n’avaient pas leurs papiers par-devers eux. Certains témoignages sont poignants à cet égard et laissent goguenards sur l’idéal intégrationniste maintes fois claironné par nos chefs d’Etat. Mamadou Soumahoro, 62 ans, et qui compte 30 années de présence au Gabon, a ainsi expliqué avoir été arrêté, le 19 juin, alors qu’il se rendait à la mosquée. Malheureusement, le doyen des rapatriés ivoiriens avait oublié le fameux sésame à la maison. En un battement de cils, le sexagénaire a été «embarqué de force pour la Côte d’Ivoire sans avoir eu le temps de prévenir ses deux femmes et neuf enfants restés au Gabon».
La communauté la plus touchée par ce retour à l’envoyeur organisé par le Gabon est sans doute la communauté burkinabè, dont les autorités ont accueilli, le 27 juin dernier, 186 ressortissants de cette folle équipée. Selon les témoignages, le Gabon a fait les choses en grand, mélangeant dans une belle pagaille des «étrangers» régulièrement inscrits et des migrants clandestins. Après tout ça, comment regarder les Européens dans les yeux et leur demander pourquoi ils érigent des barrières électriques et/ou de tous les dangers pour repousser les Africains qui rêvent et qui rêveront toujours de cet ailleurs considéré comme l’Eldorado?