Journal du Jeudi N°1302 du 1er au 6 septembre 2016


Burkini n'est pas burkinabè

Y a-t-il satire et satire? Quand le web européen déploie son humour au second degré, certains Burkinabè se sentent visés au premier degré. Un jeu de mot sur le burkini a suscité l'indignation au pays des Hommes intègres...

Les oreilles de l'eurodéputée Nadine Morano ont dû siffler, ces dernières semaines, tant on parlait d'elle, à son corps défendant, et notamment au Burkina Faso. La candidate à la candidature républicaine à l'élection présidentielle française a l'habitude de faire grincer des dents, elle qui évoquait, il y a quelques mois, le «pays de race blanche» dans lequel elle était née. Mais cette fois-ci, l'origine de la polémique a dû lui échapper quelque peu...
Le 19 août dernier, le site "nordpresse.be" titre: «Nadine Morano sur le burkini: cessons les demi-mesures et renvoyons ces gens dans leur pays le Burkina Faso». La politicienne aurait confondu les "Burkinabè" et les demoiselles qui portent ces vêtements islamiques de nage -contraction de "burqa" et "bikini"-, maillots intégraux qui suscitent polémique dans une France estivale encore traumatisée par les corollaires terroristes du radicalisme religieux.
«Plus c'est gros, plus ça passe», dit la pensée populaire. Relayé par Facebook, le petit article de Nordpresse se diffuse sur les communautés de Ouagadougou comme une traînée de poudre. Un internaute n'y va pas par quatre chemins: «Honte à toi, Nadine. Tu ne sais même pas que le burkini est une création australienne et n'a rien à voir avec le Burkina Faso. Ignorante et pauvre sorcière, tu dois rendre le tablier.» Plus grinçant encore, un autre "forumiste" indique: «confondre le burkini avec le Burkina Faso ou les burkinabè, c'est prendre une courte échelle qui démontre une anémie intellectuelle». Et le promoteur de la marque «Burkindi», Gilbert Tiendrébéogo, d'expliquer en conférence de presse, ce 27 août, que ses ventes en France ont chuté. Et la prétendue sortie de Nadine Morano d'être mise à l'index...
«Faux pas fâcher. Eux s'amuser». Car ces Burkinabè légitimement outrés sont tombés dans le panneau d'un "fake" revendiqué, une blague sur un site spécialisé dans les articles satiriques, les canulars et les parodies. Il suffit de lire les autres posts de "nordpresse.be" pour s'en convaincre: quelques jours plus tôt, le site annonçait que Marion Maréchal Le Pen, député Front national, aurait demandé «l'interdiction de la planche à voile», agacée par le signe religieux ostentatoire que constitue le voile. Encore plus tôt, le site faisait mine de révéler l'identité du grand-père ougandais de Nadine Morano. En juillet dernier, quelques internautes africains étaient tombés dans un autre panneau de Nordpresse. Après un match de l'équipe de France de football, le site annonçait que la présidente du Front National avait félicité «la Côte d'Ivoire pour sa victoire contre l'Islande». Une plaisanterie pour rappeler d'anciennes critiques de la famille Le Pen à l'égard d'un onze français aux visages pas assez blancs à son goût.
La méprise ne concerne pas seulement le "lecteur lambda", mais aussi quelques professionnels de la presse qui se sont fendus d'éditoriaux. Pour autant, Nordpresse n'a pas violé la déontologie journalistique, ne pratiquant ni diffamation ni propagation de fausse nouvelle. Comme les "vrais-faux" dialogues du Dromadaire, le site a utilisé un décalage satirique qui, en Europe, est censé faire l'objet d'une codification partagée. Par tous? Pas sûr. Il y a quelques semaines, sur la chaîne BFMTV, l'ancien ministre français Christine Boutin argumentait avec un fake du site «le Gorafi» (sorte de verlan du Figaro) dont elle n'avait pas compris le second degré...