Journal du Jeudi N°1192 du 24 au 30 juillet 2014


Logo Digest

Explosion à Larlé: faut-il boire le vin du laisser-aller jusqu'à la lie ?
Situation nationale: le sens du sacrifice après 30 ans au pouvoir
Dialogue: hello, Ouaga ?

Explosion à Larlé

Faut-il boire le vin du laisser-aller jusqu'à la lie ?

Depuis qu’il a été fait sinistre d’Etat chargé des Réformes politiques, Bobognessan évite soigneusement de rappeler à ses compatriotes que «la morale agonise au Faso». Mais si le barbu était dans un cabaret non loin de Larlé le 15 juillet dernier, il aurait compris que la morale n’est pas seulement tombée dans le coma au sommet de l’Etat, mais qu’elle est morte et enterrée par certains individus qui poussent le bouchon du gain facile (ou rapide) jusqu’à se foutre de la vie des autres. L’explosion destructrice et meurtrière qui a soufflé presque tout un quartier de Ouaga n’est-elle pas le signe qu’on est allé trop loin dans le laisser-aller?
Difficile de ne pas répondre par l’affirmative, tellement les faits sont graves et hallucinants. Comment peut-on comprendre qu’un individu, aussi analphabète soit-il, peut se permettre de stocker des milliers de charges explosives dans une maison et de surcroît dans un quartier populeux? Telle est la vraie question à laquelle l’enquête devrait répondre pour rassurer définitivement l’opinion nationale qu’il s’agit effectivement d’un «accident». Car, si l’on convient, avec le dictionnaire, qu’«un accident est un événement, généralement non souhaité, aléatoire et fortuit, qui apparaît ponctuellement dans l’espace et dans le temps, suite à une ou plusieurs causes...», force est de constater que, dans le cas d’espèce, il est difficile d’admettre que les causes du drame de Larlé sont fortuites, c’est-à-dire inattendues. A quoi pouvait-on s’attendre d’autre lorsqu’on se permet de stocker des charges explosives dans une maison d’habitation, sans la moindre précaution? Absolument à la tragédie de la semaine dernière, avec son cortège d’inestimables dégâts matériels, de pertes en vies humaines et de paralysie à vie pour certaines victimes.
On aurait pu soutenir encore aisément la thèse de l’accident, si les faits étaient survenus sur un site autorisé dont les responsables avaient au moins la responsabilité de prendre les précautions incontournables de prévention d’explosion ou d’un minimum de sécurité. Mais hélas! A en croire les premiers éléments de l’enquête menée sans grande tracasserie par la Compagnie de gendarmerie du Kadiogo, le détenteur du site paraissait bien conscient d’opérer non seulement en toute illégalité, mais ne pouvait pas ignorer de prendre des risques énormes pour lui-même et pour l’entourage du lieu de stockage. Pour avoir choisi de faire son beurre dans la vente d’explosifs, il ne pouvait donc pas ignorer la dangerosité de ces produits. On imagine qu’il ne doit pas être à ses débuts, puisque son activité ne semblait pas intriguer outre mesure au point de faire l’objet d’une dénonciation quelconque auprès des autorités compétentes.
Ce qui choque et interpelle dans ce drame, c’est bien entendu la grande complicité -active et passive- dont le présumé auteur a pu bénéficier jusqu’au jour fatal. Pourquoi donc personne, y compris ses employés, n’a jamais osé dénoncer cette situation qui, tôt ou tard, devait conduire à ce qu’on a connu? Est-ce par ignorance ou par une solidarité mal placée?
Dans la recherche de réponse à cette question, on est nécessairement partagé. Il est possible que, dans le voisinage du site de stockage des explosifs, on ne sache ni ne comprenne grand-chose. Puisqu’il s’agit de produits que des gens venaient prélever et repartaient aussitôt avec, il pouvait être difficile d’en savoir plus.
En revanche, on ne peut pas avoir d’excuses pour les employés, mais aussi pour les clients du promoteur de ce ténébreux business. Au moins certains ont dû se rendre compte, à un moment donné, que quelque chose ne clochait pas bien. Seulement, dans un contexte social où l’on se surprend naïvement à cautionner le mal sous prétexte de «ne pas gâter le manger de quelqu’un», il est évident que «le crime n’est pas la méchanceté des gens mauvais, mais le silence des gens bien». Et Dieu sait qu’ici au Faso, beaucoup de drames se suivent et se ressemblent simplement parce que ceux qui voient le danger et le côtoient tous les jours refusent de le dénoncer. Or, aussi longtemps qu’ils peuvent continuer à bénéficier de cette complicité passive, les arnaqueurs, les corrupteurs et autres marchands de la mort ne peuvent que prospérer dans notre société. Pire, ils peuvent se permettre d’acheter le silence des gens qui, tôt ou tard, vont devoir payer les pots cassés de leurs turpitudes. Ainsi va ce Faso où se développent ces affaires sans conscience si ruineuses pour tous. 
Une chose est de déplorer aujourd’hui les conséquences désastreuses de la déflagration de Larlé, mais une autre est de s’engager véritablement à faire en sorte que cela n’arrive plus jamais. C’est justement sur la question de l’engagement que le bât blesse. Aussi bien au niveau des populations elles-mêmes que des autorités, tout le monde baigne dans une ambiance du laisser-aller - pour ne pas dire d’impunité ambiante - telle que la notion même de responsabilité sociale a complètement disparu du vocabulaire des affaires.
Au-delà de l’enquête diligemment menée par la gendarmerie et qui va probablement permettre d’arrêter et de juger les présumés coupables, il est important que le Burkina entreprenne une quête véritable de responsabilisation des acteurs socio-économiques à tous les niveaux. Car, hier on a pleuré les victimes de l’accident de la Nationale n°1, il n’y a pas longtemps il y a eu des morts à bord d’un camion de transport de tomates. Des orpailleurs qui finissent dans les éboulements, on ne les compte plus. Malheureusement et curieusement, on ne tire pas leçon de tous ces drames. Le laisser-aller à un prix. Il faut le payer ou y mettre un terme, une bonne fois pour toutes. C’est bien ce qui manque le plus.

F. Quophy

Retour en haut de page

Situation nationale

Le sens du sacrifice après 30 ans au pouvoir

Après avoir parcouru les 13 régions du pays, l’ambassadeur des Etats-Unis au Burkina Faso, Tulinabo Mushingi, a pris le poul de la cité des Hommes intègres. Dans son discours à la faveur de la commémoration du 238e anniversaire de l’indépendance, le diplomate américain n’a pas manqué de citer le président américain Barack Obama: «Il n’y a pas de changement sans risque, et pas de progrès sans sacrifice.» La citation a été bien choisie pour illustrer l’entêtement d’une partie de la classe politique à vouloir le maintien du président Compaoré après 2015, la date limite de son mandat autorisée par la Constitution. Cette partie de la classe politique doit se sacrifier et consentir d’autres sacrifices au nom du peuple qu’elle gouverne et qu’elle prétend aimer.
Le 4 août 1993, le président du Faso, Blaise Compaoré, n’avait que 32 ans quand il menait un coup d’Etat contre le commandant Jean-Baptiste Ouédraogo à l’issue duquel Thomas Sankara prenait la présidence du Faso. Le 15 octobre 1987, Blaise Compaoré accédait au pouvoir suite au coup d’Etat qui emporta le président Thomas Sankara. A 36 ans donc, il a accédé à la présidence, tout en sachant qu’à 32 ans, il était le deuxième homme d’Etat. Aujourd’hui, celui qui est au pouvoir depuis 27 ans a fêté ses 63 ans et en aura 64 en 2015, à la fin de son 4e mandat présidentiel.
Environ 3 générations de Burkinabè l’ont connu Président. Si à 32 ans il a pu mener un coup d’Etat et devenir président à 36 ans, c’est la preuve que les jeunes qui ont plus de la trentaine aujourd’hui peuvent aussi bien diriger ce pays après son départ en 2015.
Mais que constate-t-on? Dans la composition du bureau politique du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), elles ne sont pas nombreuses, les personnes dont l’âge est compris entre 32 et 36 ans. Dans le gouvernement actuel et ceux passés, combien de ministres CDP avaient un âge compris entre 32 et 36 ans? Pourtant, ce ne sont pas les jeunes qui manquent. Dans son programme présidentiel, la jeunesse occupe une place de choix. La concrétisation de cette politique est la création d’un ministère entier consacré à la jeunesse.
C’est dire que ceux qui avaient la trentaine entre 1983 et 1987, et qui sont au pouvoir depuis bientôt une trentaine d’années, devraient se «sacrifier» pour les millions de jeunes Burkinabè, en acceptant de partir en 2015 du pouvoir. C’est de ce «sacrifice» dont parle l’ambassadeur américain dans son discours lorsqu’il a cité le président Barack Obama: «Il n’y a pas de changement sans risque, et pas de progrès sans sacrifice.»
Des sacrifices, ceux qui sont au pouvoir doivent en faire. La réponse du gouvernement face aux doléances des travailleurs qui demandent une augmentation de salaire pour faire face aux effets de la vie chère est «le manque de ressources financières du pays». Oui, le Burkina Faso est un pays pauvre. Cependant, si les maigres ressources dont il dispose étaient gérées autrement, avec justice et équité, tous les Burkinabè en profiteraient mieux. Il suffit que ceux qui bénéficient d’avantages monstres acceptent d’en céder au profit des autres Burkinabè. Le trésor public peut-il faire le point de ce que le président du Faso, le Premier ministre, le président de l’Assemblée nationale, les ministres, les présidents d’institutions, les ambassadeurs, les secrétaires généraux des ministères et institutions, les directeurs généraux des sociétés publiques coûtent au budget de l’Etat? Nous parlons des dépenses légales, servies sur la base d’un texte juridique. A ce titre, certains d’entre eux bénéficient d’un fonds de souveraineté plus connu sous le nom de «caisse noire», qu’ils dépensent à leur guise. Le décret N°2008-891/PRES/PM/MEF du 31 décembre 2008 portant rémunération de ces personnalités dit qu’elles conservent «leur rémunération et leurs avantages pendant une période de 6 mois après la fin de leur fonction politique, sauf si l’interruption est consécutive à une cause autre que la fin normale de la fonction».
La gratuité des fournitures d’eau, d’électricité et de téléphone est un avantage consacré par le même décret. Il leur est accordé un personnel domestique et de sécurité. Sur le plan des moyens de transport, ils reçoivent un certain nombre de voitures en fonction du titre. Le carburant et les frais d’entretien sont bien sûr à la charge du contribuable. Enfin, en plus de la rémunération brute mensuelle, ils reçoivent des indemnités (de représentation et de fonction).
Les avantages de ces personnalités ont été sensiblement revus à la hausse à 3 reprises en 4 ans à travers les décrets du 4 avril 2005, du 25 mai 2007 et du 31 décembre 2008. A cela s’ajoute le décret de septembre 2012 fixant les frais de mission dans la fonction publique.
Depuis une trentaine d’années, certaines personnes tournent aux postes de Premier ministre, ministre, président d’institution, ambassadeur, directeur de sociétés publiques et bénéficient de ces avantages. On comprend aisément que le maintien au pouvoir du président Blaise Compaoré soit actuellement leur programme personnel. Mais en tant que pères de famille, ils doivent penser à leurs petits-fils qui commencent à avoir la trentaine. Ils doivent alors se «sacrifier» pour ces petits-fils, parce que l’avenir de leurs fils est déjà compromis par leur long règne.

Djénéba Sangaré

Retour en haut de page

Dialogue

Hello, Ouaga ?

Successeur d’Hillary Clinton au Secrétariat d’Etat américain, John Kerry n’est pas du genre à reculer. C’est un fonceur. Et même qu’il prend très à cœur son job. Ses adversaires ironisent sur lui en parlant de conception messianique.
Une chose est certaine, l’homme est un véritable globe-trotter; pour un “yes” ou pour un “niet”, il avale les distances pour se retrouver aux quatre coins du monde, afin de se faire entendre. Mais aussi et surtout pour porter toujours plus haut et loin la voix de l’Amérique conquérante et hégémonique. Il est vrai que l’ex-candidat malheureux à la Maison-Blanche a trouvé dans ses nouvelles fonctions de quoi oublier son échec présidentiel.
Un autre chef de la diplomatie, qui a lui aussi trouvé de quoi se consoler de ses ambitions présidentielles jamais réalisées, c’est le Français Laurent Fabius. Constamment sur la brèche, il apporte lui aussi la vision française du monde dans les grands débats internationaux. Désormais, en plus de ses attributions classiques, il a la mission d’exporter le Commerce international français aux quatre coins du monde.
A l’heure de la réorganisation du dispositif militaire français en Afrique, il y aurait fort à parier qu’il sera encore plus présent sur les dossiers chauds du moment. Du reste, il a déjà donné le ton en y apportant sa touche explicative.
Entre John Kerry et Laurent Fabius, les points d’accord sont nombreux. Même s’il y a également des points de friction. Et même une concurrence nette entre l’Amérique et l’Europe. Au point que les USA s’apprêtent à organiser leur propre sommet africain autour de Barack Obama.

Kerry: Hello, mon cher Laurent! Comment va-t-elle, cette chère diplomatie du “ni ni”?
Fabius: Pas mal, mon cher. J’ajouterais aussi bien cette bonne vieille diplomatie du big-bang.
Kerry: Oh, tu sais que l’Amérique a le devoir de veiller sur le monde en tout temps.
Fabius: A ce point?
Kerry: Oh, oui. Dieu ne comprendrait pas qu’on ne fasse rien pour mériter sa confiance.
Fabius: Nous les Français, la règle c’est: «Pas d’ingérence et pas d’indifférence non plus.» Par contre, je constate que les sommets France-à-fric font des émules aux USA. Je te rappelle que c’est une grande marque déposée, la France-à-fric.
Kerry: Ah, je vois de quoi tu veux parler. Tu sais, c’est une idée du boss. Tu sais aussi qu’il achève son deuxième et dernier mandat et qu’il ne compte pas modifier la Constitution pour solliciter un troisième mandat! Par conséquent, il a voulu se rattraper en invitant ses pairs africains pour prendre un verre et des selfies. Il paraît qu’il y en a qui attendent cela depuis son premier mandat. Voilà donc l’histoire de ce sommet.
Fabius: La France n’est ni pour ni contre la tenue de ce sommet aux USA. Elle reste vigilante sur la liste des participants.
Kerry: Aucuns soucis à se faire. Aucune ligne rouge ne sera franchie pendant la rencontre. Par contre, et pour les cartons d’invitation, tous les ont reçus. A part ceux qui ne les ont pas reçus.
Fabius: Dis, Monsieur Compaoré du Burkina viendra-t-il?
Kerry: Pourquoi pas? Il était l’un des premiers à confirmer sa participation. Et même qu’il a sollicité plusieurs cartons.
Fabius: Plusieurs cartons? Pour qui donc?
Kerry: Je ne saurais le dire avec précision. Bèh, tu pourrais peut-être lui poser la question lors de ton prochain voyage en Afrique.
Fabius: Je verrai bien. Peut-être bien que je pourrai demander au Consul de s’en charger pour moi.
Kerry: Le consul?
Fabius: Oui... Le Drian, je veux dire. Tu sais,  notre cher ministre de la Défense.
Kerry: Oh, yes.

Propos recueillis, au siËge Ęde líUnion africaine, Ępar JJ

Retour en haut de page