Journal du Jeudi N°1196 du 21 au 27 août 2014


Logo Digest

Référendum: l'intérêt du Président Compaoré est-t-il une question d'intérêt national?
Sérum anti-référendum de l'opposition burkinabè: 23 août pour un nouveau test
Dialogue: il n'y a pas d'hommes forts sans femmes fortes

Référendum

L'intérêt du Président Compaoré est-t-il une question d'intérêt national?

Le président du Faso, Blaise Compaoré, a parlé depuis les Etats-Unis en marge du sommet Etats-Unis/Afrique. Il envisage d'organiser un référendum afin de lui permettre de se porter candidat à la présidentielle de 2015. Cette annonce est un non-événement, puisque lui-même avait annoncé les hostilités depuis le 12 décembre 2013, à Dori, en marge de la commémoration de la fête de l'Indépendance. Mais ce que les Burkinabè ignoraient, c'est le fait que le président Blaise Compaoré estime que son maintien au pouvoir, après la limite autorisée par la Constitution, constitue une question d'intérêt national. A ce niveau, le président du Faso se trompe sur toute la ligne, son maintien à la Présidence du Faso après 2015 relève de son propre intérêt. Les intérêts des Burkinabé se trouvent ailleurs.
A qui profitera le référendum pour sauter le verrou de la limitation des mandats? Ou encore qui a le plus intérêt à ce que la Constitution soit modifiée pour autoriser les candidatures à souhait? Les réponses à ces questions désignent un seul bénéficiaire, le président actuel du Burkina Faso, Blaise Compaoré. Il est le seul Burkinabè à ne pas pouvoir se présenter à la présidentielle de 2015 pour avoir épuisé le nombre de mandats autorisé par l'actuelle Constitution. L'argument selon lequel la modification de l'article 37 serait une question d'intérêt national ne passe pas. Voici des exemples de questions d'intérêt national qui ne préoccupent pas outre mesure nos chers gouvernants.
Les agents de la Fonction publique réclament une augmentation de salaire de 30%. En réponse, le gouvernement a promis une révision de la grille salariale qui devrait consacrer une augmentation de salaire, surtout pour les agents des catégories C, D, E, les plus nombreux dans cette même Fonction publique. Les discussions sur cette révision traînent depuis 2013, alors que l'armée nationale, qui a entamé les siennes bien après, a eu gain de cause. La Fonction publique compte environ 120 000 agents. Un salaire au Burkina Faso entretient une famille de 5 personnes en moyenne. C'est dire que la révision de la grille profitera à 600 000 Burkinabè en moyenne. La révision de la grille salariale est donc une préoccupation nationale. Au lieu de cela, on se demande ce que fait le gouvernement? Attend-il une grève pour reprendre les négociations?
Nous sommes à la veille de la rentrée scolaire. Le débat sur la gratuite de l'éducation (inscription, fournitures scolaires) se pose une fois de plus. Plusieurs milliers d'enfants ne pourront pas poursuivre leur cycle secondaire faute d'infrastructures. Des enfants en âge d'aller à l'école se retrouveront à la maison parce que l'Etat n'est pas en mesure de leur assurer une éducation adéquate. Nous avons été édifié par la situation des enfants dans le Sahel. Tout le monde s'accorde à dire que les Peuls inscrivent guère leurs enfants à l'école. C'est peut-être vrai. Mais à cause du manque de cantines scolaires, le Programme alimentaire mondial (PAM), qui s'est retiré des écoles pour se concentrer à la gestion des camps de réfugiés, n'a pas été remplacé par l'Etat.
Une autre cause des abandons scolaires dans cette partie du Burkina Faso est le manque d'ombre. Faute d'ombre, les enfants rentrent à midi et ne reviennent plus le soir. Enfin, faute de toilettes, les filles refusent de venir à l'école parce que leur religion interdit de fréquenter les toilettes des garçons. Cette question de l'éducation, surtout au Sahel, est une question d'intérêt national.
Sur le terrain de la bonne gouvernance, les dossiers judiciaires s'entassent dans les palais de justice. Aucun dossier judiciaire impliquant un «gros» poisson n'a connu une suite positive. La liquidation des dossiers judiciaires de corruption est une question d'intérêt national, tout comme l'indépendance de la Justice.
Dans le domaine des lotissements, combien sont-elles, les familles, qui ont été déguerpies des zones non loties et n'ont toujours pas de parcelles, alors que des personnes non-résidentes sont venues d'ailleurs occuper les lieux. Le lotissement de l'arrondissement de Boulmiougou, qui a fait l'objet d'un rapport d'inspection, est entre les mains d'un juge d'instruction. Une seule personne croupit en prison, alors que ses premiers responsables, le maire et son premier adjoint, respirent l'air frais de Ouagadougou en toute impunité. La question de la terre passionne. Elle constitue une véritable poudrière en latence. Si rien n'est fait, elle éclatera un jour. Cette question est d'intérêt national parce qu'elle implique plusieurs milliers de Burkinabè.
Dans le domaine des marchés publics, on  assiste à la naissance d'une nouvelle race d'entrepreneurs qui rafle marché sur marché sans avoir les capacités techniques et financières. Le premier ministre Luc Adolphe Tiao s'est érigé en surveillant de chantier afin de les pousser à livrer les infrastructures à temps. Il suffit de se renseigner sur leur identité pour se rendre compte de leur origine.
Ce sont ces questions qui peuvent être considérées comme d'intérêt national et non pas le maintien d'une personne à un poste plus de 30 ans durant. Nous avons beaucoup d'estime pour le président Compaoré. Nous apprécions son flegme dans la gestion des crises. Nous reconnaissons en lui les talents de négociateur. Il a réussi à faire de ce pays pauvre qu'est le Burkina Faso un hub et une plaque tournante de l'Afrique de Ouest. Son seul problème, c'est qu'il a duré au pouvoir. Comme un footballeur au soir de sa gloire, il doit savoir mettre un terme à sa carrière. N'est-il pas temps pour lui de quitter Kosyam en 2015? Le Burkina Faso entier ne lui revaudrait-il pas cela, comme le peuple ghanéen le fit avec John Jerry Rawlings?

Djénéba Sangaré

Retour en haut de page

Sérum anti-référendum de l'opposition burkinabè

23 août pour un nouveau test

Sans surprise donc, le débat autour de la limitation des mandats présidentiels au Faso redescend dans la rue. En tout cas, c'est le cas pour l'opposition politique regroupée autour de son Chef de file. Le 23 août prochain, elle compte mettre à nouveau en garde le chef de l'Etat contre toute aventure liée à la mise en œuvre d'un "référendum alibi", dont la finalité ne serait que la perpétuation d'un pouvoir à vie au Burkina.
A quel jeu Compaoré joue-t-il donc avec son opposition, et partant avec l'ensemble de ses concitoyens? Un jour, du côté de Dori, c'est le peuple, dit-il, qui aura le dernier mot, si les acteurs politiques ne s'entendent pas. Une autre fois, dans la presse internationale, il n'aurait encore rien décidé, dit-il, par rapport à l'agitation politique qui gagne du terrain dans son pays et par rapport à son propre avenir politique au terme de son dernier mandat en 2015. Puis un autre jour, il laisse entendre que «2015 c'est encore loin» et qu'il a du boulot devant lui...
Bref, des signaux parfois contradictoires sur fond de déclarations et de bouts de phrases distillés au gré des circonstances et des voyages à l'intérieur ou à l'extérieur du pays. Mais qui ont au moins le mérite de mettre ses opposants sur la défensive. Certains parmi eux, pour avoir longtemps côtoyé le personnage, savent mieux que quiconque la méthode de fonctionnement du capitaine burkinabè depuis 27 ans qu'il est à la tête du pays. Par conséquent, ils sont sans doute mieux préparés pour comprendre le sens de l'évolution de l'actualité nationale vue de la Présidence du Faso.
En tout état de cause, les dernières déclarations de Blaise Compaoré depuis les Etas-Unis ont eu l'avantage de satisfaire les uns et de mécontenter les autres au sein de la classe politique locale.  Surtout dans la perspective des prochains enjeux électoraux qui pointent à l'horizon, et dont on devine aisément qu'ils sont au cœur des stratégies élaborées par les différents bords politiques, malgré les maigres résultats engrangés par la Commission électorale nationale indépendante, la CENI, lors des dernières opérations d'enrôlement biométrique qui se sont déroulées sur l'ensemble du territoire national.
Bien entendu, cette mauvaise moisson ne saurait être uniquement l'affaire de la seule CENI. Au contraire, elle est à mettre à l'actif d'une conjoncture politique nationale dont on devine aisément qu'elle pollue les stratégies de mobilisation du corps électoral.
Ce 23 août 2014, les adversaires à une nouvelle candidature de Blaise Compaoré en 2015 vont donc marcher à nouveau. La stratégie de l'usure mise en place par le pouvoir et qui consiste à jouer la montre a-t-elle eu finalement raison de la détermination des militants de l'opposition ou, au contraire, a-t-elle renforcé la conviction des manifestants dans leur quête de changement? On le saura d'ici peu.
Une chose est sûre en revanche, c'est que l'opposition politique burkinabè, après plusieurs grands rassemblements qui ont de toute évidence rééquilibré le rapport de forces, doit de plus en plus composer avec une partie de sa base. En effet, certains militants, à tort ou à raison, sont convaincus que le pouvoir ne reculera pas devant les marches et meetings de protestation. Etant entendu que lui-même n'hésite pas, disent-ils, à initier des contre-marches pour bien montrer qu'il n'est pas prêt à faire des concessions. De fait, celui-ci veut bien dialoguer, mais pas question pour lui de discuter, affirment d'ailleurs les responsables du CDP et du Front républicain... Dans ces conditions, que faire?
Pour Zéphirin Diabré, qui avoue au passage comprendre la grogne à la base, le temps joue pourtant contre le pouvoir en ce moment. Pour lui, le statu quo actuel arrange les affaires de l'opposition. Etant entendu que ni le Sénat ni le référendum n'ont pour l'instant connu un début de mise en œuvre. Ce qui montre bien que, selon lui, la pression exercée durant les mois passés est payante sur toute la ligne. D'où l'idée de continuer à maintenir le cap. Un point de vue partagé par Adama Kanazoé, l'un des jeunes chefs de partis qui composent le CFOP.
Selon lui, il n'y a pas de doute que l'opposition est en position de force dans le débat actuel. Car elle a su tenir le défi de son unité face au régime en place.
De l'avis du politologue burkinabè Siaka Coulibaly, s'exprimant tout comme le précédent sur la télévision privée Canal 3, la pression se trouve du côté du pouvoir, qui est face au mur de la limitation constitutionnelle des mandats. Par conséquent, et dans la situation actuelle, l'opposition burkinabè ne peut pas faire plus pour l'instant. Du moins tant que le pouvoir n'aura pas enclenché le processus de révision de la Constitution. Or, pour l'instant, la machine à référendum se trouve toujours dans les éprouvettes.

A. TraorČ

Retour en haut de page

Dialogue

Il n'y a pas d'hommes forts sans femmes fortes

Elle a pour nom Sala Compaoré. Elle est la fille de la richissime Présidente de la Chambre de commerce du Burkina, Alizéta Ouédraogo, qui n'est personne d'autre que l'épouse du maire de Gourcy. Mais Sala, c'est aussi et surtout l'autre moitié de François Compaoré, frère cadet et conseiller du Président Blaise Compaoré. Officiellement elle ne joue aucun rôle politique dans la galaxie Compaoré. Mais sa seule présence aux côtés du frangin du président apparaît, pour bien des gens, comme la preuve du cachet qui peut être donné à telle ou telle manifestation publique. Dans un contexte d'intenses débats sur l'avenir du pays, on peut comprendre l'intérêt de plus en plus marqué de Sala Compaoré pour.
Beaucoup plus politique en revanche, Fatoumata Diendéré incarne, pour sa part, l'exemple de la femme de pouvoir. Ancienne maire d'arrondissement, aujourd'hui député à l'Assemblée nationale, elle est l'épouse du Général Gilbert Diendéré, l'actuel chef d'état-major particulier de la Présidence du Faso. Certains Burkinabè affirment à ce propos que chez les Diendéré, madame l'Honorable ferait de la politique pour deux. De fait, entre les rumeurs et les informations, Fatoumata Diendéré sait également se donner de la notoriété. Surtout lorsqu'il s'agit d'aller au contact de l'électorat féminin.

Entre Sala Compaoré et Fatou Diendéré, c'est sans aucun doute la politique burkinabè qui se conjugue au féminin. Avec tout ce que cela peut avoir d'attachant... ou pas.

Sala: Grande sœur, toutes mes félicitations à vous! Vraiment que Dieu vous bénisse et vous accorde beaucoup de bonnes choses. Et qu'il ferme la bouche aux jaloux et aux jalouses.
Fatou: Merci, petite sœur. Merci pour tous ces vœux.
Sala: Et surtout que nous soyons des femmes fortes car il n'y pas d'hommes forts sans femmes fortes  dans un pays.
Fatou: Oui, mais moi je préfère aussi des hommes grands, comme le mien. Pour que je sois à mon tour une femme grande...
Sala: Oui, mais sauf qu'on peut être fort sans être grand, comme mon type à moi.
Fatou: Oui, mais c'est toujours mieux d'être grand et fort. Ou bien, petite sœur? Comme cela, tu vois tout, tu entends tout, tu as des informateurs partout et ça marche très bien.
Sala: A propos, tu as entendu ce que disent les Ouagalais à ton sujet?
Fatou: Quoi encore, ces Ouagalais? Ils aiment trop les affairages.
Sala: Ils disent que tu veux être Première dame du Faso avant moi.
Fatou: Et qui a dit ça?
Sala: Tu connais Ouaga mieux que moi, hein, grande sœur. En tout cas, c'est ce que j'ai entendu dire.
Fatou: En tout cas, tout ce que je peux te dire, c'est que moi Fatou, je suis déjà Première dame dans ce pays, hein!
Sala: Ah bon? Et depuis quand, dis-moi?
Fatou: Depuis 24 ans. Donc les gens sont très en retard. En effet, n'est pas la femme de l'homme le plus renseigné du pays qui veut... N'est-ce pas, ma chère?
Sala: En effet. C'est bien dit.
Fatou: Donc tu comprends maintenant pourquoi je suis tranquille? Le pouvoir vient à qui sait attendre.
Sala: Oui, je vois effectivement où est-ce que tu veux en venir. C'est que moi aussi je suis Première dame.
Fatou: Han! En comment?
Sala: Eh oui. N'est pas la femme de l'homme le plus proche du Président du Faso qui veut. N'est-ce pas également?
Fatou: Donc, si je comprends bien, nous sommes plusieurs Premières dames dans ce pays, alors!
Sala: Oui, mais, et l'autre? Elle dit quoi dans tout cela? Tu es sûre qu'on peut lui faire confiance?
Fatou: Aucun souci, de toutes les manières il y a de la place pour tout le monde.
Sala: Ah oui? Elle ne sera pas fâchée?
Fatou: Pas du tout. Par contre pour toutes les autres, la condition est de se mettre bien en rang, de suivre la queue et d'attendre bien sagement son tour à la Présidence. Et surtout pas de bousculade.

Propos recueillis, à l'Assemblée nationale, par JJ

Retour en haut de page