Journal du Jeudi N°1296 du 21 au 27 juillet 2016


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Exécutifs communaux: plus dure sera la suite
MPP : vers un copié-collé du système Compaoré
Dialogue: après la pluie, le beau temps ?

Exécutifs communaux

Plus dure sera la suite

Les élections municipales qui se sont déroulées le 22 mai 2016 au Burkina Faso ont depuis longtemps livré leur verdict. Et sans grande surprise, les principaux équilibres politiques dans le pays sont restés inchangés. Moins évidente en revanche est la suite du processus, avec toutes ces fortunes diverses enregistrées çà et là. Et qui ne sont pas de nature à rassurer les acteurs engagés dans la décentralisation.
Elus le 22 mai 2016, les conseillers municipaux du Burkina ont procédé, après la validation officielle de leur mandat, à l'élection de leurs différents  maires. En tout cas, pour celles d'entre elles dont les populations avaient pu effectivement accomplir leur devoir civique.
Quant aux autres, elles devront prendre leur mal en patience, si ce n'est en impatience. C'est d'ailleurs cet excès de fébrilité de leur part qui a poussé la Commission électorale nationale indépendante, la CENI, à prendre ses responsabilités, en y ajournant les votes sine die pour cause de violences graves. Et ce contre l'avis du Chef de file de l'opposition, qui y a vu une prime à l'impunité orchestrée par des individus qui se voient ainsi confortés dans leur logique va-t-en-guerriste.
Et comme si cela ne suffisait pas, voilà que le choix des futurs maires fera encore plus monter le baromètre de la contestation à un niveau rarement égalé pour ce type de consultations. Avec, comme il fallait s'y attendre, son lot d'agressions physiques et de destructions en tout genre. Ramenant ainsi les uns et les autres à la réalité d'une culture démocratique et électorale qui reste plus que jamais à faire et à parfaire.
En transformant l'espace public national en une arène de lutte où la seule règle en vigueur est de ne pas avoir d'autre règle que l'enivrante conquête du pouvoir, ces politiciens "démoncrates" ont négativement monopolisé l'attention au point de se donner en un triste spectacle aux yeux du reste du monde.
C'est donc dans ce climat de totale défiance, et de toute évidence peu propice à un débat civilisé digne de ce nom pour une démocratie qui se respecte, que les autorités ont néanmoins enjoint les principaux concernés de poursuivre et de parachever le processus. Avec, bien entendu, le risque que l'ensemble des communes du pays ne soit pas au même niveau. Mais l'ont-elles déjà été par le passé? Là est toute la question, dans cette gouvernance locale à multiples vitesses dans laquelle le nivellement semble se faire par le haut.
En effet, tandis que certaines communes font leur apprentissage avec tout ce que cela comporte en termes d'incertitudes sur le plan de la légitimité, de la représentativité, de l'envergure, et donc des moyens financiers et matériels, d'autres peuvent se permettre, au regard de leur statut feint ou réel, d'afficher des ambitions plus grandes par rapport à la suite des événements.
Dans un contexte économique précaire, le Président du Faso lui-même ayant récemment déclaré qu'aucune reprise n'était envisageable avant 2017, on peut s'interroger sur l'avenir du processus de décentralisation au Faso. A coup sûr, celui-ci sera fortement tributaire de la conjoncture nationale.
De toutes les manières, on voit mal comment il pourrait en être autrement, surtout après les propos du Président du Faso ci-dessus évoqués. En revanche, il n'est pas certain que cet aveu, même sincère, suffise à calmer les ardeurs revanchardes à l'intérieur des conseils municipaux. Surtout lorsqu'il est acquis que c'est dans le propre camp du chef de l'Etat que les actes d'hostilités et de défiance les plus graves sont enregistrés et mis à l'index. Au point de gêner la mise en œuvre de son programme quinquennal.
En masquant ses propres responsabilités à travers une condamnation de principe à l'Assemblée nationale, le Mouvement du peuple pour le progrès, le MPP, de Salif Diallo, a cherché de toute évidence à fuir ses propres responsabilités. Du reste, lors d'une des nombreuses tentatives de médiation entreprises au sein du parti afin de tenter de rapprocher les positions divergentes des uns et des autres, le chef du Parlement a été publiquement désavoué par certains cadres qui n'entendaient nullement se soumettre. Là où d'autres promettaient, pour leur part, qu'on les verrait agir dans les mois et semaines à venir.
Une menace à peine voilée sur le fonctionnement futur des mairies. Dans ce sens, le spectre des délégations spéciales qui plane à nouveau présage de lendemains orageux, si la raison ne l'emporte pas rapidement. En outre, le fait est que les techniciens du ministère de l'Administration territoriale, de la Décentralisation et de la Sécurité intérieure, MATDSI, réunis à Ouagadougou il y a quelques semaines de cela pour une rencontre de concertation, malgré toute leur bonne volonté, ne pourront rien y faire si la guerre des tranchées que se livrent les différentes camps ne prend pas réellement fin. Ces derniers ne pourront que constater les dégâts.

A. Traoré

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MPP

Vers un copié-collé du système Compaoré

La rupture tant attendue par le peuple burkinabè dans la gestion des affaires publiques tarde à voir le jour depuis l’arrivée du MPP au pouvoir, à tel point que de nombreux Burkinabè se demandent à quoi a servi l’insurrection. De nos jours, les méthodes en vogue sous le CDP semblent refaire surface.

Pendant que certains Burkinabè crient que «ça ne va pas», d’autres jubilent. Comme chaque pouvoir, le MPP est en train de fabriquer ses nouveaux riches. En assistant à une cérémonie, la semaine dernière, nous nous sommes rendu compte que l’essentiel de l’organisation a été confié à un prestataire privé. Mais c’est l’identité du prestataire et ses liens avec certains premiers responsables du pays qui choquent. Le marché a été attribué sans appel à concurrence, sinon que ce prestataire a le droit comme tous les autres à ce marché.
De telles pratiques ouvrent la voie au favoritisme, à l’abus du pouvoir et à la surfacturation. La même observation a été faite lors d’un important évènement organisé en province.
Enfin, dans le capital de certaines sociétés étrangères qui s’installent actuellement au Burkina Faso figurent des Burkinabè et pas des moindres.
Tout se passe comme du temps du CDP où des entreprises détenues par les proches de la famille présidentielle raflaient tous les marchés publics. Ces entreprises se créaient dès qu’un financement était annoncé dans un secteur précis. Cette anticipation a conduit à l’occupation des marchés publics par une nouvelle catégorie d’hommes d’affaires. Ces entreprises exécutaient les marchés publics sans être officiellement attributaires, mais arrivaient à se faire payer l’entièreté du montant avant même la réception finale des infrastructures. Tous ces marchés étaient caractérisés par la multiplication des avenants, gonflant ainsi l’enveloppe destinée au marché.
Autour de la famille de l’ex-président, on retrouvait des rabatteurs et des démarcheurs. Leurs rôles consistaient à identifier les entreprises rentables pour les proposer au rachat par la famille Compaoré. Tout responsable d’une entreprise se trouvant dans leur collimateur et qui ne cédait pas son business connaissait des déboires sur le plan fiscal ou douanier. Le pays leur appartenait et ils faisaient ce qu’ils voulaient.
C’est dans ce contexte qu’ils ont manifesté leur volonté de rester éternellement au pouvoir parce qu’ils confondaient le bien public et le bien privé, oubliant que le capitaine Blaise Compaoré était arrivé à la présidence sans rien. Il en est de même pour son frère François Compaoré, dont le nom a été plus tard associé à certains assassinats. On ne peut pas compter le nombre d’entreprises que ce dernier aurait dans sa poche. Pour passer inaperçu, il usait de prête-nom. Il investissait par la suite dans des secteurs comme l’immobilier pour blanchir toute sa fortune. La technique consistait à mettre ces immeubles en location avec les structures administratives de l’Etat avant même la fin des travaux.
Les Burkinabè ont observé cette pratique et en avaient marre. La modification de l’article 37 a été un prétexte pour manifester leur ras-le-bol contre ce régime. Le résultat obtenu, c’est-à-dire la fuite de Blaise, va au-delà des attentes. Mais les militaires qui ne voulaient pas lâcher le pouvoir vont tout faire pour rester dans les instances dirigeantes de la Transition. Ils ont perpétué le système Compaoré en pillant littéralement les caisses de l’Etat. L’insurrection n’a donc réglé que le problème politique. Mais les questions fondamentales de restructuration du système de gouvernance économique restent en l’état.
Le Burkina s’est certes doté d’une loi anticorruption, mais elle a du mal à être appliquée. Au manque de textes d’application, il faut ajouter la mauvaise foi des magistrats et des responsables des départements ministériels qui dorment sur les dossiers. La transparence dans les marchés publics n’a pas été réglée. La nouvelle loi qui sera votée pour accélérer les procédures ne va pas résoudre cette question. Le Burkina Faso reste un pays d’affairistes opportunistes.
Le MPP, depuis son arrivée au pouvoir, fait preuve de laxisme. On a annoncé la vérification des présences dans l’administration publique. De nos jours, avec le système de journées continues, des fonctionnaires désertent le bureau à midi pour ne revenir que le lendemain. Le seul mérite du MPP, ce sont les nominations à chaque conseil des ministres. Mais il s’agit plutôt de réaménagement, puisqu’on déplace le conseiller technique pour le nommer secrétaire général, ou les directeurs généraux pour les nommer chargés de mission. En d’autres termes, le système Compaoré est toujours d’actualité. Roch n’a pas eu le courage de mettre en œuvre une politique de rupture. Longtemps resté dans le sillage de Compaoré, il ne voit pas plus loin que son entourage. Tout se passe donc comme avant. Un copié-collé du système Compaoré.
En observant ce qui se passe actuellement, on peut aisément se demander à quoi a servi l’insurrection.

DjÈnÈba SangarÈ

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Dialogue

Après la pluie, le beau temps ?

Correspondant de presse, businessman à l’évidence prospère, Mamadou Alpha Barry est aujourd’hui à la tête de la diplomatie burkinabè. Heureuse reconversion, dirait-on, pour le ministre des Affaires étrangères, de la Coopération régionale et des Burkinabè de l’extérieur, désormais chargé de traduire en actes concrets les ambitions des nouvelles autorités en la matière.
En particulier  celles du Chef de l’Etat burkinabè, dont c’est le domaine réservé. Dans un contexte sous-régional, régional et international marqué par de multiples défis à relever, la tâche requiert sans doute plus d’actions et moins de paroles pour espérer convaincre. Même si cela doit parfois générer des crises diplomatiques auxquelles il faut faire face.
L’Ivoirien Abdallah Albert Mabri Toikeuse découvre, lui aussi, les hauts et les bas de la diplomatie. Dans une Côte d’Ivoire postconflit, le leader de l’Union pour la Démocratie et la Paix en Côte d’Ivoire, UDPCI, la formation politique fondée par l’ex-Président Robert Gueï, et plusieurs fois ministre sous les régimes antérieurs, roule à présent pour Alassane Ouattara dont il semble partager la vision et les convictions. Reste à espérer que le médecin politique parvienne effectivement à requinquer ce qu’il considère comme étant «la locomotive de l’Afrique de l’Ouest». En symbiose avec ses voisins, bien évidemment.
Entre Mamadou Alpha Barry et Albert Mabri Toikeuse, c’est la diplomatie qui reprend ainsi ses droits sur l’axe Abidjan-Ouagadougou. Pour le meilleur? Peut-être bien. De quoi susciter en tout cas une discussion entre ministres des deux pays.

Alpha: Collègue, comme tu le constates, nous avons tenu parole, hein! Tu sais, chez nous au Faso, la parole donnée est sacrée et sans Transition. Ce n’est pas pour rien que nous sommes quand même le pays des Hommes intègres!
Mabri: Alors, puisqu’il en est ainsi, je te prends au mot. Faisons donc les comptes car les bons comptes font les bons amis, dit-on.
Alpha: Euh... Donc premièrement, notre jeune beau-fils n’est plus inquiété. Ce qui était écrit et lié par la justice n’est plus écrit et est délié. Comme tu le sais, d’ailleurs, son affaire ne nous concerne plus directement. Il peut même revenir passer ses vacances ici comme avant, quoi!
Mabri: Oui, j’ai pris bonne note. Ensuite?
Alpha: Ensuite nous avons, comme convenu, géré convenablement le cas de l’ambitieux ZZ. A distance, bien évidemment. Par sms plus exactement. Donc là aussi, les comptes sont bons. Et enfin...
Mabri: Oui, enfin?
Alpha: Et enfin, je peux reprendre tranquillement mes affaires! Car, comme le dit si bien votre Cauphy Gombo, les business ça ne doit pas attendre.
Mabri: Je vois, cher collègue. Je constate effectivement que nous avons fait des progrès notables dans notre relation. Mais cela dit, je pense qu’il serait bien que je fasse le point au vieux père ADO, pour voir ce qu’il en pense. Il peut vouloir toaster un peu dessus. Sait-on jamais.
Alpha: C’est une bonne idée. Car après tout, toi et moi ne sommes finalement que de simples exécutants chargés de rendre compte en haut lieu.
Mabri: En effet. Cela dit, je crois que les choses devraient maintenant repartir d’un bon pied et d’un bon œil entre nos deux pays, étant donné que nous sommes historiquement liés par la géographie. Parole du Dr Toikeuse. Même si, de votre côté, vous persistez à vouloir juger notre beau-fils que nous aimons tant.
Alpha: Vois-tu, c’est plus compliqué que ça! Cela dit, nous en reparlerons en off si tu le veux bien. Loin des micros et des caméras. Et je crois que tu comprendras beaucoup mieux.

Propos recueillis, ý Abidjan, par JJ

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