Journal du Jeudi N°1213 du 18 au 23 décembre 2014


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Transition politique: quelle marge de man˙uvre pour le PF Kaf'?
Parlement de transition: le décor est planté
Dialogue: vive le Faso décomplexé

Transition politique

Quelle marge de man˙uvre pour le PF Kaf'?

Fini, le temps des «hommes forts». Quelque six semaines après l’installation du pouvoir de la transition, c’est au pied du mur que tout le Faso attend les vrais maçons sur le chantier de la construction et de la reconstruction d’institutions fortes.
La question légitime que l’on se pose est de savoir si le maçon en chef a suffisamment les coudées franches pour faire ce qu’il faut faire. Plus les jours passent et les actes se suivent, plus on se rend bien compte que le pouvoir de la transition a effectivement deux têtes, ou du moins deux couleurs: une kaki et l’autre civil. La première représente bien évidemment le Premier sinistre, “Zinedine Zida” et sa bande, et l’autre le chef Kaf’ qui est officiellement proclamé «président du Faso, président du conseil des sinistres». A regarder de près certaines décisions prises au sommet de l’Etat, on a l’impression que ce n’est pas toujours la grande concertation qu’on attend de ce duo.
D’abord l’attribution du portefeuille sinistériel de la Culture et du Tourisme au «juge acquis» Adama Sagnon fut la preuve que Zinedine Zida tenait à placer ses hommes là où il ne faut pas. Et le PF Kaf’ n’avait pas d’autre choix que de valider la décision. Lorsque ça chauffe dans la rue, on n’hésite pas à faire marche arrière. Comme si la bourde de la composition du gouvernement ne suffisait pas, on se retrouve aujourd’hui dans la même situation avec la nomination du Dr Mahamoudou Compaoré à la tête de la Centrale d’achat des médicaments essentiels génériques (Cameg).
Pour le personnel de cette boîte assez sensible et juteuse, il s’agit là d’un parachutage qui ne respecte pas les normes établies en matière de promotion des cadres. Le choix du directeur général devait faire l’objet d’un appel à candidature lancé par le Conseil d’administration et non d’une nomination manu militari comme cela a été fait. D’où le mouvement de contestation qui a cours à la Cameg et qui constitue un nouveau revers pour le gouvernement de transition.
Que dire aussi de l’Auguste décision de suspension de l’ex-parti au pouvoir, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), de son association satellite, la Fédération associative pour la paix et le progrès avec Blaise Compaoré (Fedap/BC) et de son allié l’Alliance pour la démocratie et la
fédération/Rassemblement démocratique africain (ADF/RDA)? Une fois encore, la décision a été rendue publique sans autre forme d’explications. Et on se demande si le PF Kaf’ lui-même ne la découvre pas en même temps que tous les Burkinabè. Le hic dans cette affaire de suspension, c’est qu’elle vient à contre-courant de la politique d’inclusion prônée par le pouvoir de la transition.
Et c’est justement au nom de la nécessité d’associer toutes les forces vives, y compris celles qui ont soutenu l’ancien régime, que certaines personnalités issues de leur rang se trouvent aujourd’hui soit au gouvernement, soit au Conseil national de transition (CNT).
 Maintenant que le sinistre-colonel de l’Administration territoriale a décidé d’ouvrir la boîte de Pandore, on attend de voir ce que va faire le chef Kaf’ pour arrondir les angles.
Dans ce cas comme dans les autres, tout se passe comme si le rôle du président de la transition se résumait simplement à assumer les décisions et non à les prendre vraiment. Ce qui pose le problème d’une certaine mise au pas du gouvernement, pour ne pas dire son instrumentalisation. Les militaires qui siègent en conseil des ministres comme les autres n’auraient-ils pas finalement la gâchette trop facile lorsqu’il s’agit de décider de quelque chose qui engage pourtant l’ensemble de l’exécutif?
Alors que le PM Zinedine Zida, encore lui, a décidé de la fameuse «nationalisation» de certaines sociétés d’Etat bradées au profit d’opérateurs économiques proches de l’ancien régime, on s’attend toujours à ce qu’une procédure juridique et judiciaire soit engagée à cet effet. Mais jusque-là, c’est toujours le silence radio au niveau de la présidence. Faut-il comprendre par là que le PF Kaf’ n’a rien à redire de cette nationalisation-commando? Mystère et boule de gomme.
L’une des rares fois qu’on a vu le vrai président «prendre ses responsabilités» n’aura été que lorsque son alter ego, Zinedine Zida, a évoqué l’éventualité de l’extradition du Blaiso national. De façon diplomatique, il s’est plutôt employé à fermer une brèche qui pourrait être utilisée par des organisations de défense des droits de l’homme et des juridictions internationales pour perturber le sommeil du Blaiso national. Son intervention est apparue comme une manière de protéger le président déchu de ce qui pourrait devenir un acharnement judiciaire contre lui. Mais n’a-t-il pas donné le ton lui-même en faisant du dénouement de l’affaire Thomas Sankara une priorité de la transition politique?
Pour ne rester que dans le cadre des engagements qu’il a personnellement pris, on peut dire que le PF Kaf’ joue la carte de la prudence et de la sûreté, quand même cette démarche est annihilée par le chef et des membres du gouvernement, qui vont visiblement plus vite. Ce qui donne l’impression que l’archange Michel Kafando règne mais ne gouverne pas vraiment. Aussi longtemps que cette situation de pouvoir à deux têtes va perdurer, on aura du mal à percevoir la véritable marge de manœuvre du président. Car, c’est de cela qu’il s’agit aujourd’hui pour avoir une bonne lisibilité de l’action du gouvernement de transition. Autrement, le chef Kaf’ apparaîtra aux yeux de beaucoup d’observateurs comme la doublure d’un autre (président) qui n’ose pas s’afficher comme tel, mais qui agit à sa place. Et cela dénaturerait nécessairement le sens de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre derniers.

F. Quophy

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Parlement de transition

Le décor est planté

Après la cacophonie qui a entouré sa mise en place, avec notamment les tiraillements autour de la désignation de ses membres, le Conseil national de transition est résolument au travail avec fougue, prolongeant certains de ses travaux jusqu’à 2 heures du matin. Son règlement a été validé par le Conseil constitutionnel qui a accepté -et donc consacré- l’octroi du titre de “députés” aux animateurs de ce CNT.
Les 90 députés de la transition sont donc à la tâche. Ainsi ont-ils clos leur session spéciale en fin de semaine dernière. Celle-ci a permis de mieux découvrir la configuration de cette Assemblée de transition. Elle a quelques différences de taille dans son fonctionnement d’avec l’ancienne Assemblée nationale, mais pour une bonne part, c’est du coupé collé.
Comme le précédent Parlement, le CNT est organisé en Commissions générales pour étudier les textes de loi qui lui seront soumis. On en dénombre quatre. Les députés de transition se sont aussi organisés en groupes parlementaires. En fait, ce sont les différentes composantes qui se sont muées en groupes politiques. On imagine déjà la difficulté qu’éprouveront les présidents de certains de ces groupes pour aboutir à une consigne de vote.
Cela est particulièrement vrai pour le groupe parlementaire des Organisations de la société civile et celui de l’ancienne opposition. Les velléités d’indépendance auront très probablement raison de la cohésion du groupe.
Le CNT s’est aussi doté d’un bureau, son organe dirigeant.
Ce dernier, calqué sur celui des cinq législatures de la Quatrième République, se compose de quatre vice-présidents, de deux questeurs et de six secrétaires parlementaires. L’Assemblée nationale de transition a procédé à la désignation de ses membres qui siégeront au sein des instances parlementaires internationales et interafricaines comme le Parlement de l’Uemoa, de la Cedeao, le Parlement panafricain et l’Union interparlementaire.Comme l’Assemblée sortante, le CNT aura à travailler avec le personnel administratif qui, après plus de deux décennies d’existence, est maintenant expérimenté, notamment en matière de procédure parlementaire. Chérif Sy et ses hommes ne partiront pas de zéro. Ils s’appuieront sur une direction générale des services législatifs rompus à la tâche.
Le règlement du CNT prévoit que le chef du gouvernement fasse une déclaration de politique générale devant les députés. Dans les semaines à venir donc, Yacouba Isaac Zida aura à justifier ses choix politiques devant les députés.
La principale différence entre le CNT et les précédentes législatures réside dans la tenue des sessions parlementaires. Contrairement à la pratique qui avait cours jusque-là, qui consiste en la tenue de deux sessions ordinaires, les députés de la transition auront une session unique. C’est dire que l’Assemblée devient un service à feu continu. Une fois la session ouverte, elle ne se refermera qu’à la fin de la transition. Ce choix est certainement en relation avec les grandes attentes du CNT. Il aurait été hasardeux de fixer des périodes de sessions alors que les textes de loi seront élaborés au fur et à mesure pour être soumis à l’Assemblée nationale qui les examinera. En effet, ce Parlement doit aller au-delà des dossiers autres que les traditionnels votes du budget. Les députés sont attendus sur les textes qui donneront au pays des Hommes intègres les fondements d’une démocratie au service du peuple. Les lois adoptées doivent mettre en place des institutions fortes à même de lutter efficacement contre la corruption et d’asseoir une société de justice pour tous. On attend aussi les nouveaux députés sur la fixation de leurs émoluments. Auront-ils la sagesse de ne pas les fixer trop colossaux?

Adam Igor

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Dialogue

Vive le Faso décomplexé

Il est -ou du moins il était- l’un des rares journalistes de la presse d’Etat à (oser) diriger un parti d’opposition sous l’ère Compaoré. Mamadou Kabré, le président du Prit/Lannaya, est de fait connu pour ne pas avoir sa langue dans la poche. Surtout lorsque la cause qu’il défend lui semble juste. Au point que parfois il faisait figure d’opposant au sein même de l’opposition affiliée à l’ex-Chef de file de l’opposition, le CFOP.
 Une situation qui ne lui vaut pas que des amis et il le sait sans doute mieux que quiconque. Et ce n’est pas un hasard si dès  l’annonce de la mise en place des organes de la transition, il a sonné la charge contre certains de ses camarades, les accusant à mots couverts de vouloir pratiquer une politique de deux poids deux mesures. A présent qu’il semble bien installé au sein du Conseil national de transition, le CNT, on espère qu’il pourra donner toute la pleine mesure de ses talents de tribun.
Lui, par contre, on l’avait quasiment perdu de vue depuis quelques années.
 Et dire que Gilbert Bouda, le Fasocrate comme on l’appelle, n’avait pas totalement renoncé à la politique. De fait, revoilà l’ancien candidat à la présidentielle sur le devant de la scène.
Et ce à la faveur des événements actuels dans le pays. Une situation dont l’homme a su manifestement profiter pour se relancer tranquillement. Avec en prime un siège pour son parti au Parlement de transition. Avec l’espoir sans doute que la chute du régime Compaoré lui ouvre, comme à bien d’autres, de nouvelles perspectives en termes d’engagements militants. Reste à présent à connaître la légitimité réelle du Fasocrate sur le terrain. Cela, seules les prochaines échéances électorales pourront dire ce qu’il en est avec exactitude.
Entre Mamadou Kabré et Gilbert Bouda, c’est donc des retrouvailles entre parlementaires. Entre “cntistes”, diront certains. Toute chose qui permet un échange d’arguments sur la transition actuelle au Faso.

Kabré: Camarade fasocrate, apparemment on se retrouve à nouveau au-devant des événements. Comme tu le constates, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.
Bouda: Je confirme. Vive la fasocratie comme alternative crédible à la compaorose! Vive la république sans complexe.
Kabré: Nous avons mené la lutte contre Blaise et nous l’avons contraint à la démission puis à la fuite.
Bouda: Ouais, ça c’est vrai. Mais dis-moi, au fait comment faut-il nous appeler, nous autres? Honorables ou députés?
Kabré: Heu... Bon... Oui, nous sommes quand même des députés du peuple, hein!
Bouda: Oui, mais et les mesures d’accompagnement,là? On dit quoi-même? Depuis là on attend...
Kabré: Shut... Pas trop fort, camarade, s’il te plaît! Ça viendra. Ne t’en fais pas.
Bouda: Ah oui, parce qu’il faut bien que nous allions nous aussi satisfaire les besoins de nos militants, hein... La campagne approche. On doit construire des écoles, des routes, des hôpitaux, ramener la fonction publique internationale à Bobo. Bref, il faut reconstruire le Burkina fasocratique.
Kabré: Oui, mais nous avons moins de douze mois comme stipulé dans la charte de transition. Tu penses qu’on peut réaliser tout ce que tu as dit plus haut en si peu de temps?
Bouda: Bof... De toutes les manières ce sont des propositions de chantiers que je viens de faire. Et je pense qu’on peut réussir si la volonté et les moyens y sont. Comme au bon vieux temps où j’étais en route sur ma mobylette pour Kosyam... Malheureusement j’ai eu une panne sèche en route.
Kabré: En tout cas, moi Ladji Kabré, on me connaît suffisamment dans ce pays. Mon ventre n’est pas djembé ou cantine, hein! Je dirai toujours ce que je pense, je penserai toujours ce que je dirai. N’en déplaise...
Bouda: Au fait, dans tout ça, j’aimerais savoir si tu seras candidat à la prochaine présidentielle ou pas.
Kabré: Pour le moment, le Prit est sur le front de la transition politique. Le moment venu le parti décidera.
Bouda: Comme moi aussi. Cela dit j’ai toutes mes chances d’être le prochain locataire de Kosyam pour succéder à Kafando. Puisque j’ai déjà été candidat. Donc je connais le chemin pour y arriver.
Kabré: Bonne chance à nous!

Propos recueillis, au si╦ge du CNT ř Ouagadougou, par JJ

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